30 ans, 60 séries – épisode 6/6: 2015/2020

Better Call Saul (AMC, 2015/toujours en production – 5 saisons, 50 épisodes à ce jour)

J’en ai déjà parlé ici avec grand enthousiasme mais ce florilège est l’occasion d’en remettre une couche. Préquelle de Breaking Bad, Better Call Saul demeure ce que l’on appelle un spin off dans le jargon télévisuel. Soit une série dérivée, qui se situe en amont du champ de ruines décadent que labourera plus tard Walter White, ce petit chimiste d’Albuquerque aux aspirations de grandeur criminelle.

Centrée sur le personnage de Jimmy McGill, futur Saul Goodman, Better Call Saul est donc une nouvelle génèse d’un alter ego amoral, à la croisée des genres et du folklore développé par Vince Gilligan et son incroyable pool de scénaristes. Tour à tour comédie mélancolique, drame existentiel, polar à deux temps et romance mouvementée, BCS demeure portée par le rythme d’une tragédie à rebours, celle dont l’on connaît l’issue mais pour laquelle les étapes de la chute éthique de son héros principal alimente, contre toute attente, une dynamique narrative surprenante. Réalisée par la fine fleur de la télévision américaine (dont Thomas Schnauz), leçon d’écriture patiente et adroite, BCS cultive le plaisir de son spectateur qui, en plus d’un casting étincelant, aura révélé, aux côtés d’un Bob Odenkirk en grande forme, une actrice magnifique en tous points : Rhea Seehorn.

Chernobyl (HBO, 2019 – 1 saison, 5 épisodes)

(Je ne sais pas vous mais je fais partie de la génération pour laquelle le fameux nuage s’est arrêté à la frontière. Ceci étant dit…)

En 2019, tandis que le monde s’apprêtait à être terrassé et écrasé par le mastodonte Game of Thrones, qui livrait alors sa dernière moisson d’épisodes tant attendue, ce fut une mini-série radicale, sans esbroufe pyrotechnique, qui dama le pion au blockbuster à émotions fortes. En seulement cinq épisodes, avec une rigueur formelle et narrative qui défie en permanence un sensationnalisme qui serait déplacé, Chernobyl raconta l’histoire de ces hommes et femmes qui étaient sur le terrain pour tenter de réparer l’irréparable. C’est à fois terriblement prenant et terrifiant. C’est d’un pessimisme absolu, d’une tension insupportable et pourtant réalisé avec une pudeur et un tact admirables. C’est l’humain d’abord. L’humain au service d’une Histoire qui écrit là l’une de ses pages les plus noires. C’est sans concession. C’est suffocant. C’est grand. Porté par des acteurs au summum de leurs talents, Chernobyl est la preuve par cinq que l’on peut parler au grand public sans le prendre de haut. Les spectateurs, et la critique, furent rarement, et à raison, aussi unanimes. C’est on ne peut plus normal: en 2019, Chernobyl fut la plus belle claque télévisuelle et cinématographique de l’année.

I’m Dying Up Here (Showtime, 2017/2018- 2 saisons, 20 épisodes)

Si l’on peut toujours se réjouir d’avoir de plus en plus de séries à découvrir, le versant négatif de la Peak TV et de l’explosion de providers de streaming (Netflix, Prime Video, Apple tv, Disney Plus et bientôt HBO Max) est évidemment celui d’une sélection peut-être plus drastique qu’il y a ne serait-ce que cinq ans. Les jours ne faisant que vingt-quatre heures, il est humainement impossible de tout voir. D’où pléthore de petits bijoux télévisuels complètement passés à l’as et qui, on peut l’espérer, seront redécouverts sur le tard.

C’est le cas de cette série diffusée sur Showtime, sur laquelle vous avez probablement fait l’impasse. I’m Dying Up Here est pourtant l’une des séries les plus réjouissantes qui existent. On y suit un groupe de jeune stand-uppers en devenir durant les années 70 au sein d’un club qui a vu exploser Richard Pryor, Robin Williams, David Letterman ou encore Jim Carrey (désormais à la production) au firmament. Leurs tâtonnements, leurs galères, leurs balbutiements, leurs flops mais également leurs moments de gloire sur scène, ces derniers durant ne serait-ce que cinq minutes, sont les nôtres. I’m Dying Up Here nous fait ressentir le pouvoir d’attraction et de vertige des projecteurs et de la scène sur laquelle on vide nos tripes sur fond de vannes. C’est la peinture d’un rêve américain qui n’est plus très optimisme mais qui croit encore au pouvoir de l’endurance et de la sueur. C’est également une belle série chorale avec des personnages fêlés et plein de fêlures. Elle fut annulée faute d’audience, et c’est bien regrettable…

Legion (FX, 2017/2019 – 3 saisons, 27 épisodes)

Oubliez tout ce que vous savez ou pensez savoir sur les super-héros. Oubliez d’ailleurs tout ce que vous pensiez avoir vu sur les super-héros, ou même vu tout court: Legion est un OVNI qui bouscule les codes et les conventions d’un univers à la fois très référencé et d’un médium désormais populaire sur de multiples supports.

Disney a mis la main sur la signature Marvel pour en faire une machine à cash recopiable à foison ? Noah Hawley, le créateur de Fargo, y choisit l’un de ses personnages les plus ambigus et les plus fous pour livrer une série qui, en trois saisons, défie la normalité et les repères du spectateur. A la fois très simple dans son propos (la série ne racontant ni plus ni moins que la quête d’identité de David Haller), Legion s’autorise tout:  une narration morcelée, étirée, ponctuée par des changements de formats ou même de genre, des scènes d’action d’une démence inédite et des personnages pour lesquels atypiques est un euphémisme carrément ridicule. Elle peut, par ses partis pris artistiques drastiques, en rebuter plus d’un. En revanche, ceux qui décident d’embrasser sa folie seront alors subjugués, fascinés, par ce qui demeure l’une des propositions télévisuelles les plus démentes que le petit écran ait fomenté depuis des lustres. Grand écran compris.

Sex Education (Netflix, 2019/en production-  2 saisons, 16 épisodes à ce jour).

Derrière un titre et un propos que l’on pourrait trouver facilement trompeur, car racoleur, se cache l’une des séries les plus tendres de ces dernières années. Faussement destinée aux ados, clairement écrite comme un drama adulte, Sex Education est un régal de culot, d’intelligence, de drôlerie, d’émotion et de subtilité.

Au cœur d’un paysage télévisuel bondé, au sein duquel la vague des anti-héros de la décennie précédente a laissé encore bien des empreintes, il est tout bonnement appréciable et salvateur de regarder un show dépourvu de tout cynisme et de nihilisme. Faisant feu de tout bois des hormones qui font papillonner les adolescents et les adultes, la série développée par Laurie Nunn s’empare de la carte du tendre pour y dessiner un tracé rempli d’étapes certes rebattues mais d’une universalité désarmante. Ce faisant, elle s’empare également de l’air du temps (impossible de voir ci et là des allusions aux phénomène #metoo) et laisse les personnages se découvrir, se révéler, s’épanouir et s’affirmer sans jamais les juger.

This is us (NBC, 2016/toujours en production – 4 saisons, 70 épisodes à ce jour)

Des histoires de gens. De frères et de sœurs. De père et de mère. Des sentiments. Beaucoup. Beaucoup de sentiments. Pour toutes ces choses vues et revues à la télévision américaine, la saga de la famille Pearson est de celle qui divise les spectateurs. On la déteste ou on l’aime d’amour. On peut reprocher beaucoup de choses à la série créée par Dan Fogelman: son ton toujours à la limite de la condescendance, son parti pris lumineux, son penchant permanent pour parer l’émotion de ses personnages d’un folk précieux… Ce serait au contraire établir un faux procès d’intention à un show qui n’a jamais eu honte d’assumer ce qu’il est avec brio: un mélo.

Là où This is us se distingue réside dans son aptitude à jouer avec les multiples lignes temporelles reliant les membres de la famille Pearson. Elle embrasse la logique inhérente au principe du genre de la série (s’inscrire et se construire dans la durée pour ne jamais s’achever) pour tisser des entrelacs narratifs toujours étonnants. En suivant la famille Pearson à différents instants de leurs vies, de leurs parcours, il y a là non seulement la preuve d’une infinie tendresse à l’égard de protagonistes que l’on voit grandir puis vieillir en alternance mais une démonstration tacite d’une écriture funambule pleine de profondeur et de maitrise. Pour cela, il fallait un casting à la hauteur. Un ensemble cast capable de transcender ce qui aurait pu si facilement tomber dans le cliché sous d’autres mains. Si Sterling K.Brown (Randall) n’aura pas volé son Emmy, Justin Hartley (Kevin) ainsi que le reste de la famille sont loin de démériter. Les seconds rôles sont tous épatants. Et, cerise sur la gâteau, la distribution témoigne dans son intégralité d’un engagement pour la diversité qui fait chaud aux yeux et au cœur. De fait, This is us recèle de scènes souvent bouleversantes de sincérité, parfois d’authenticité, et fait indéniablement partie de ces séries qui se bonifie. Imparfaite même dans ses moments de perfection. Mais qu’importe au final puisque aucune famille ne l’est réellement.

 

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